avril 14, 2008...7:37

Texte de la nouvelle de Jean-Pierre Camus “Le nouveau Mézence” pour la communication de Max Vernet

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Le Nouueau Mezence.
EVENEMENT XIV.

CHASCVN sçait quelle estoit la cruauté de cet ancien Tyran, & qu’il auoit accoustumé de faire lier les corps viuans de ceux qu’il hayssoit, à des corps morts, afin qu’ils mourussent de faim, & de l’infection qui sortoit de ces cadaures. Ce que celuy-là faisoit par tyrannie, celui dont nous auons à descrire l’inhumanité, l’a faict par la rage de la ialousie, laquelle est non moins industrieuse à faire mal, qu’à le chercher & à le trouuer. Le monde estant de figure spherique il ne faut pas s’estonner s’il a vn mouuement circulaire, & si les siecles qui s’entresuiuent produisent les mesmes effects ; à la façon du ciel, qui faict selon certaines espaces de temps remonter les mesmes signes sur l’horizon. Ce qui a donné lieu au prouerbe, que rien ne se dict, ni ne se faict qui ne l’ait esté auparauant. Neantmoins comme tous les visages, quoy que semblables en leur forme generale, sont dissemblables en leurs traicts particuliers. Aussi les Euenemens qui ont quelque traict de ressemblance, en ont d’ailleurs tant de dissemblance, que par ceste variété les actions humaines ne sont pas moins agreables, que le reste des ouurages de la nature. Mais pour venir à nostre Histoire, il est besoin que le Lecteur arme icy son esprit d’vne fermeté extraordinaire pour soustenir le recit d’vne barbare cruauté. Toutefois puisque le iuste se resiouyt quand il voit la vengeance, & laue ses mains dans le sang du pecheur, s’il vient à considerer la laideur de la cause, il sera moins touché de l’horreur de l’effect. Ainsi les saincts qui sont dans le ciel, conoissans la malice & l’enormité du peché, ce neant execrable qui comme vn Geant fils de la terre se reuolte contre le Ciel, en voyant les supplices que les damnez endurent aux enfers, n’en sont esmeus à aucune pitié, la consideration du iuste iugement de Dieu ostant de leurs esprits la compassion de ces extremes miseres. Comme l’adultere est vn crime execrable qui ne peut estre assez blasmé, aussi ne peut-il estre assez rigoureusement puni. Ce qui a faict relascher les loix humaines iusques là (bien que ce soit contre la loy de Dieu qui defend l’homicide) de donner impunité aux maris qui tuent leurs femmes surprises en ce desordre, ayant esgard à leur iuste douleur qui leur enleue toute moderation.
Le lieu où est arriuee la cruelle punition que nous allons despeindre, la rend aucunement supportable, les Insulaires & ceux qui naissent en des païs aspres sont cruels & rudes de leur naturel, les gens, dit-on, de marine & de montagne sentent tousiours ie ne sçay quelle humeur sauuage qui les porte à des actions violentes & furieuses. Autrefois quand les Romains vouloient chastier vn malfaitteur d’vn supplice moindre que la mort, mais plus grand que l’exil, ils le releguoient en vne Isle, principalement en celle de Corsegue & Sardaigne, qui estoit autant que de confiner vn homme parmi des sauuages & des barbares : & de faict qui dit Corse (d’où le nom de Corsaire a tiré son origine) dit ie ne sçay quoy de farouche & de cruel. Le mesme peut-on dire d’vn Sardinien à cause du voisinage & de la contiguité de ces Isles.
A Aquilastre, ville maritime de Sardaigne, situee sur la coste du Cap, qu’ils appellent de Calaris, vn Gentil-homme nommé le Seigneur Dominique auoit plusieurs enfans, de cinq trois filles estoient aisnees de deux garçons, de sorte qu’elles furent nubiles lors que ceux-ci estoient encore fort ieunes. Ce Gentil-homme estant veuf, & sans dessein de se remarier, laissoit tout le soing de sa maison à ses filles, & principalement à son aisnee appelee Bamba, laquelle fera le principal personnage en ceste tragedie. Tous son desir estoit de voir ses masles qui deuoient estre ses heritiers esleuez en toute sorte de vertu & de bonne discipline. A ce dessein pour les instruire aux lettres & regler leurs mœurs, il leur choisit vn Precepteur, ieune homme de belle presence, de gentil esprit, & qui auoit fort bien estudié tant aux lettres à qui leur douceur donne le nom d’humaines, qu’en la Philosophie. Bien qu’il ne fust pas Prestre, il portoit neantmoins l’habit Ecclesiastique, parce qu’il se destinoit à ceste vocation, & à la Clericature auoit adiousté la susception de ces ordres que l’on appelle moindres . Cestui-ci s’appeloit Adalberon, lequel au commencement se comporta en la conduitte des deux fils du Seigneur Dominique auec tant de diligence, se soin & de modestie, que s’il eust continué en ce train là, il eust sans doute reüssi en ceste nourriture, & se fust acquis autant de loüange que nous serons contraints de le couurir de blasmes pour s’estre porté en de mauuaises voyes. Le feu de l’Amour plus subtil que l’elementaire , se prend plustost & plus viuement au bois verd, qu’au sec, ie veux dire à la ieunesse qu’à la vieillesse ; que si celle-ci doit euiter la rencontre des obiects qui le peuuent allumer, combien plus celle-là s’en doit-elle tenir esloignee ? De là vient que les anciens Peres par des traittez entiers ont exhorté les gens d’Eglise à fuir le commerce des femmes, tout ainsi que le sel (& ils sont le sel de la terre) pour estre conserué doit estre escarté des lieux humides. Si le deplorable Adalberon eust suiui ceste regle, nous ne le verrions pas en l’estat pitoyable qui nous fera tantost horreur. Mais il luy estoit mal-aisé de voguer parmi tant d’escueils sans faire naufrage. S. Hierosme parlant du voysinage & de la hantise des femmes, dit que viure aupres d’elles & en leur conuersation, c’est dormir dans les fleurs d’vn pré aupres d’vn serpent. Et S. Bernard que sortir sans se perdre de si contagieuse compagnie, n’est pas vn moindre miracle que celui qui auint aux trois enfans, qui ne furent point consommez dans la fournaise de Babylone. Ie dis ceci, parce que ce ieune Clerc estant tous les iours parmi les filles du Seigneur Dominique, y rencontra à la fin l’abysme où il se perdit.
Tandis qu’il demeura attentif & occupé à l’instruction des freres, l’oisiueté, qui est la mere de ceste flatteuse passion qui conuie à aimer, ne lui fit point attacher ses yeux vers les sœurs, en estant mesme retiré & par le respect qu’il deuoit à son Maistre, & pour la crainte de se precipiter en des chastimens ineuitables si sa temerité venoit à estre cognuë. Mais lors qu’il marche ainsi reserué, & pour le dire ainsi la bride à la main, le tentateur qui ne dort iamais, & qui estoit aux aguets pour le surprendre, preuenant ses pensees le fit donner dans le piege par vn moyen qu’il n’eust iamais imaginé. Car redoutant de hausser les yeux vers les filles de son maistre, il n’eust pas creu qu’elles eussent abbaissé les yeux sur lui, ni anticipé ses desirs. Cependant l’aisnee, ceste Bamba qui auoit les clefs de tout & le gouuernement du mesnage, l’ayant trouué à son gré, se vit tout à coup embrasee de ceste flamme, dont le commencement est si doux, & la fin ordinairement si calamiteuse. Dequoy me seruiroit de despeindre ici les moyens dont elle se seruit pour faire entendre à Adalberon les mouuemens de son ame, puis qu’elle auoit tant de commodité de luy parler à toutes les heures du iour ? Si ce ieune Clerc se trouua surpris, se voyant si esperduement aimé de ceste folle creature, il ne le faut pas demander : mais peu à peu ses premieres apprehensions estans moderees, ce qui à l’abbord luy sembloit si estrange qu’il luy sembloit que ce fust vn songe, à la fin luy deuint domestique & familier. Et pour le trancher en vn mot, apres les sottises qui precedent comme des presages infaillibles la ruine de la pudicité, ils vindrent à des effects que ie ne veux pas seulement nommer, mesme en les detestant. Neantmoins parmi ces honteuses folies ils eurent tant de prudence en leur mal, que iamais aucun de la maison ne s’en apperceut, ni mesme le soupçon n’en entra point en l’esprit du Seigneur Dominique, encore qu’il veillast assez exactement sur ses filles. Mais la diligence d’vn pere pour grande qu’elle soit, n’arriue iamais à celle d’vne mere, qui ne sortant que rarement de la maison, veille continuellement sur les actions de ses filles. Ils eurent encore ce bon-heur en leur mal-heureuse prattique, qu’elle n’esclatta iamais par ce fruict qui fait tant de bruict quand il se destache de l’arbre. De sorte que Bamba, vne Helene en effect, estoit vne Lucrece en apparence. Peut-estre que le ciel ayant pitié de leur ieunesse & de leur ignorance ne les vouloit pas encore perdre, les reseruant à des supplices plus cruels, en retardant l’effect de sa iustice.
Vn parti auantageux se presenta pour l’aisnee du Seigneur Dominique, lequel desireux de descharger sa maison d’vne marchandise dont la defaitte est si chere, & la garde si dangereuse, ne manqua pas de prendre ceste occasion aux cheueux. Ce mariage qu’Adalberon pensoit deuoir estre la borne de ses iniustes voluptez, par la ruse de Bamba en fut couuerture, tant il est vrai qu’il n’y a rien de si sacré, qui ne trouue son sacrilege. Rigobert Capitaine de Marine, & qui auoit vne bonne fortune sur la mer, fut celui qui espousa ceste fille, mais il n’en eut que le corps, encore tel que vous pouuez penser, vn autre en ayant le cœur.
A peine eust-elle esté quelques iours auec luy, que les desirs de posseder Adalberon commencerent à luy donner de nouuelles allarmes. Mauuaise creature qui auoit desia esté cause de la desbauche de ce ieune homme, & qui sembloit auoir coniuré sa ruine, & de le conduire au comble de son mal-heur. Les ruses de son esprit tousiours esueillé & attentif à mal faire, lui en ouurirent assez de moyens. Et bien que ce Pedagogue ne se portast à ces actions de tenebres qu’auec des frayeurs mortelles, & qui mesloient beaucoup d’absinthe à ce peu de miel qu’il cueilloit, attiré neantmoins par ceste amorce de volupté, qui est vne briefue fureur, il se laissoit aller où le trainoit sa conuoitise. Rigobert qui auoit des intelligences & du commerce à Calaris, & à diuers ports de la Sardaigne, estoit assez ordinairement sur mer deçà delà selon la necessité de ses negociations, ce qui donnoit à ces miserables adulteres des commoditez merueilleuses. Que si en la presence mesme de Rigobert, tantost sous le pretexte de mener à Bamba ses deux petits freres, tantost feignant de lui porter les recommandations de ses sœurs, tantost se disant enuoyé de la part du Seigneur Dominique pour sçauoir sa santé, Adalberon estoit ordinairement chez Rigobert ; vous pouuez penser s’il discontinuoit ceste hantise en son absence. Non content d’y aller de iour, il y frequentoit encore de nuict Bamba, le faisant entrer par ie ne sçay quelle fenestre où il s’esleuoit auec vne eschelle de corde. Vn des effects necessaires du peché des-honneste, principalement quand il est longuement continué, c’est l’aueuglement, celui de ce mal-heureux couple fut tel, que les seruiteurs de la maison de Rigobert s’apperceurent de ceste mauuaise prattique, & sur les doutes qu’ils en conceurent, ils espierent si soigneusement les actions de ces inconsiderez, qu’en fin ils s’esclaircirent de la verité. Auparauant que d’auertir leur maistre de ce tort que sa femme lui faisoit, parce que c’estoit vn homme terrible & sanguinaire, pour ne le porter point aux extremitez, ils essayerent de donner la chasse à Adalberon, & de luy faire prendre vne autre route.
Vne nuict comme il descendoit de l’eschelle, ils le galoperent si bien, crians au larron & au voleur, qu’il eut de la peine à se sauuer, & en effect si ses poursuiuans eussent voulu, il ne pouuoit eschapper de leurs mains. Tant s’en faut que cet eschec rendist Bamba plus sage, qu’au contraire faisant vn grand tumulte dans la maison, elle menaçoit de chasser tous les seruiteurs qui estoient plus fidelles à leur Maistre qu’elle n’estoit. Adalberon pareil à ces mousches qui reuiennent par despit plus on les chasse, ioignant l’impudence à l’impudicité, sembloit chercher le desastre qui l’accueillit. Et Bamba & lui irritez contre ces valets leur firent tant d’outrages, leur firent tant de menaces, & les chargerent de tant d’iniures, qu’en fin vn d’entr’eux perdant la patience, auertit Rigobert de ces menees, qui se passoient au preiudice de son honneur.
Ce Capitaine plus enflé de cholere, que la mer lors qu’elle est plus agitee des vents, pensa soudain courir à la vengeance, & de mettre & le Pedagogue & sa femme en plus de morceaux qu’vn lyon n’en fait d’vn cheureau quand il le despece, mais voulant repaistre son cruel courage d’vne plus haute & extraordinaire vengeance, il dissimula son desplaisir, & resolut de sacrifier ces oyseaux de Venus à la fureur en les surprenant ensemble. Ce qui lui fut aisé par l’intelligence de ce valet, qui l’auoit auerti.
Feignant donc de monter sur mer, & se cachant en vne maison voisine, dés la nuict mesme Adalberon appelé par Bamba, qui le prouoquoit tousiours à mal-faire, ne manqua pas de donner à la maison de Rigobert l’escalade accoustumee. Alors ce Capitaine qui estoit en embuscade en lieu où il pouuoit apperceuoir tout ce mesnage. Ayant heurté en maistre à sa maison, comme reuenant à l’improuueu, il ne faut pas demander si les malfaitteurs furent surpris de ceste nouuelle. Sans consulter dauantage, Adalberon qui estoit tout nud voulut sortir les habits à la main par la mesme fenestre par où il estoit entré, mais il fut receu au bas auec tant de courtoisie par Rigobert, qu’il ne voulut iamais permettre qu’il prit l’air. Bamba qui le croyoit sauué donne les clefs pour ouurir la porte, dans laquelle entra le capitaine, tenant ce pauure forçat à la main, qui lui crioit merci & lui demandoit la vie. Si ce spectacle estonna Bamba il ne le faut pas demander. Il n’estoit pas temps de bastir des excuses en vne action qu’Adalberon confessoit tout haut. Mais la pitié qui n’auoit iamais beaucoup seiourné dans la poitrine du Capitaine, ici fut du tout esteinte pour faire place à vne cruauté qui ne se lit que du tyran Mezence.
Apres auoir donc coupé à ce miserable ieune homme le nez, les oreilles, les extremitez des pieds & des mains, & ce qui le rendoit homme : il lui donne plus de cinquante coups de dague deuant que de le fauoriser de celui de la mort. Bamba qui n’en attendoit pas moins, fut saisie de telle horreur à ce sanglant spectacle, qu’elle en tomba dans vn profond esuanouïssement ; elle estoit presque nuë. Rigobert qui ne la vouloit pas tuer en cet estat, où elle eust eu trop bon marché de la mort, la fait prendre par ses valets, & toute nue attacher bouche à bouche à ce corps mort : où elle fut serre & garrottee de tant de cordes & de liens, qu’elle ne pouuoit auoir mouuement quelconque. La douleur qu’on lui fit en la pressant, la fit reuenir de sa pasmoison. Lors qu’ouurant les yeux elle se vit en cet equipage, que pensa-elle ? que dit-elle ? Cette Relation estant venue à ses limites, ne me permet pas vne longue digression. Elle eut beau crier misericorde à vn homme ignorant de ceste vertu, & lui demander pardon à vn courage inexorable. Au contraire se riant de son martyre, il lui fit mille reproches, & lui dit toutes les iniures que se peuuent mieux imaginer que dire. Alors le desespoir accueillant ceste deplorable creature, elle changea de ton, & n’y a sorte d’outrage dont sa rage ne couurist Rigobert, afin de l’exciter à la faire promptement mourir. Mais ce barbare repaissant ses yeux de cet hydeux spectacle, & beuuant comme vne maluoisie la douceur de la vengeance, se gaussoit du funeste desastre de ceste mal-heureuse. Mais pour retirer promptement nostre imagination de cet horrible spectacle, contentons nous de dire qu’il la fit trainer ainsi garrottee dans vne caue profonde, où il la laissa mourir hurlant & se desesperant, parmi la rage, la faim & la puanteur, y descendant de temps en temps pour auoir le contentement de la voir en ces fureurs espouuantables. A la fin elle mourut en ce piteux estat sans consolation, sans assistance. Et aussi tost Rigobert mesme publia sa mort, & l’exposa à la veuë de ceux qui purent supporter l’infection qui sortoit du cadaure d’Adalberon, lequel estoit desia tout corrompu. Sa cruauté fut blasmee, mais par les loix il demeura impuni.
Ce formidable exemple fit trembler toute l’Isle, & retint long temps en leur deuoir les femmes les plus licentieuses.

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